Communication politique, entretien avec : Cécile Delozier

Spécialisée en communication, Cécile DELOZIER accompagne des élus dans leur prise de parole partout en France. Elle conseille des élus locaux, des parlementaires mais aussi des candidats à l’élection présidentielle dans leur stratégie de communication et leur capacité à persuader et à convaincre en présentiel ou dans les médias . Sa pédagogie est fondée sur la bienveillance afin de développer la confiance en soi et pouvoir ainsi réaliser des performances .


Cécile Delozier

Comment analysez-vous le débat d'entre deux tours des élections présidentielles ?


CD: Pour ma part , j’ai vu deux candidats qui avaient travaillé, chacun à sa manière. A l’heure où pèse sur les élus un déficit de reconnaissance quant à leur volonté d’agir doublé d’une suspicion de laxisme , ce débat a mis en valeur le travail colossal que chacun a fourni dans des domaines différents . Si Emmanuel Macron a manifesté une grande aisance dans la maîtrise des dossiers , Marine Le Pen a quant à elle énormément travaillé sur elle-même pour apparaître sous un jour très différent du dernier débat fatal pour elle et pour sa famille politique. Tandis qu’elle s’était discréditée par son agitation extrême et une agressivité non contrôlée peu propre à la rendre présidentiable , elle a su changer de comportement de manière saisissante . En 2017 , son sourire était qualifié de «sourire carnassier ». En 2022, on le trouve doux et emphatique !


LR : Cela a-t-il vraiment été décidé ou est-ce seulement l’évolution naturelle d’une personnalité ?


CD : C’est un tout ! En dédiabolisant sa ligne politique, elle a adouci aussi la candidate qui porte ce programme . Or, ce qu’il y a de plus difficile dans la vie politique, c’est d’incarner physiquement ses idées . Etre centriste et avoir l’air autoritaire ne fonctionnent pas ! De même , avoir une tête d’ange et un engagement radical peut être effrayant. Si Marine Le Pen a voulu adoucir sa ligne politique, il fallait que son image accompagne cette mutation de manière harmonieuse . Et il ne suffit pas, même si cela compte, d’affirmer aimer les chats pour avoir l’air sympathique !


LR : Comment avoir l’air douce quand on ne l’est pas, quand chacun s’accordait à la trouver brutale ?


CD : Je pense que cela ne peut pas être crédible à long terme si c’est seulement feint ! J’ai l‘impression que cette nouvelle posture plus amène, plus empathique , plus douce n’est pas que le fruit d’un travail de coaching technique. Depuis la précédente campagne, il y a eu le mouvement des gilets jaunes qui lui a ôté le monopole du risque d’atteinte violente à la république. “La menace Le Pen” a perdu en dangerosité. Un mouvement d’ampleur et violent a eu lieu, sans qu’elle en soit à la tête, sans qu’elle soit au pouvoir, en dehors d’elle.

Je pense également qu’ Eric Zemmour lui a rendu deux services . Le premier : en adoptant une ligne plus dure que la sienne , il a rendu cette femme moins phallique, plus amicale. Le deuxième : en ralliant Marion Maréchal, je pense qu’il l’ a réellement blessée, réellement fragilisée et qu’elle a su faire son miel de cette blessure politique et maternelle . Au fond, cet épisode l’a rendue plus vulnérable, en un mot, plus humaine parce qu’elle a consenti à le devenir… C’est donc un grand travail sur elle-même, sur son ancien système de valeurs notamment hérité de son père.


LR : Et Emmanuel Macron , en quoi a-t-il « travaillé » ?


CD : Durant tout le débat, Emmanuel Macron a déployé une vraie puissance intellectuelle. Il est passé d’un sujet à l’autre avec une grande agilité. Il est vrai qu’il a exercé le pouvoir pendant cinq ans et qu’il a eu l’occasion de s’imprégner de toutes les problématiques économiques, sociales et politiques. Mais ce qui est le plus impressionnant, c’est sa vivacité d’esprit en matière de répartie et de structuration du discours en réponse directe aux interventions de son challenger. Dans ces moments-là, il est incontestablement brillant. Sa rapidité d’analyse et de réflexion témoignent d’une grande expérience dans le domaine et donc de beaucoup de travail également. Quand mes clients me demandent comment avoir de la répartie , je leur réponds que ce n’est pas inné mais que cela se travaille ! « Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage » disait Boileau, vingt fois sur le métier, remettez votre saillie verbale !


LR : Et sur le plan du comportement , comment analysez-vous la posture d’Emmanuel Macron?


CD : Je pense qu’il aurait gagné à travailler sa communication non verbale . Très à l’aise dans le Verbe, il l’est beaucoup moins dans les postures d’écoute. Son air dubitatif et non chalant dégagé par ses postures ( bras repliés, mains devant le visage, corps un peu affalé) auront peiné je pense à corriger cette impression d’arrogance que ressentent ses détracteurs.