Grand Entretien avec François Hollande

Updated: Mar 2

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« Un nouvel acte de décentralisation doit être posé. »

FRANÇOIS HOLLANDE

Les élections régionales ont été marquées par un fort taux d'abstention et la prime au sortant. Les médias se sont focalisés sur les régionales et la préparation des présidentielles. Quelle analyse tirez-vous de ce désintérêt qui a touché les deux scrutins ?


L'abstention ne s'explique pas par le désintérêt des citoyens à l'égard des départements ou des régions, mais par une désaffection à l'égard de la politique en général, ainsi qu’une forme d'indifférence à l'égard d’un scrutin placé au moment où les Français sortaient d'une période de réserve, due à la pandémie, et aspiraient à la liberté.

La date des élections à la fin du mois de juin n’était pas le meilleur choix ; septembre eût été plus intéressant pour avoir une élection qui puisse être préparée, avec des citoyens qui auraient pu porter davantage attention aux enjeux.

La campagne n'a pu être véritablement menée, puisque le porte-à-porte était rendu plus difficile - or c'est essentiel pour une campagne de proximité. Il y a eu très peu de meetings, peu de tractage et de marchés arpentés. Et à l'échelle nationale, à la télévision, il n’y eut quasiment rien en termes de présentation des enjeux au plan institutionnel.

Nous avons assisté à une forme de dépolitisation même du scrutin. Car une élection intermédiaire, c'est aussi pour porter un jugement sur l’action d’un gouvernement. Or là, comment sanctionner puisque dans de nombreux cantons, il n'y avait pas de candidats se réclamant du pouvoir ; et comment approuver, pour la même raison ?

Ensuite, est-ce la coïncidence entre deux scrutins qui explique l'abstention ? Pas davantage. Nous avons déjà connu une situation équivalente et la participation avait été plus élevée. Les Français n’ignoraient pas ce dont il était question, et les grandes régions n’y étaient pour rien dans puisque dans celles qui n’avaient pas été fusionnées l'abstention a été aussi forte. Celle-ci, hélas, me semble plus politique et plus structurelle.


Avant aux élections les plus locales les électeurs continuaient de se manifester. Or pour les dernières municipales, l'abstention fut aussi un marqueur, évidemment avec la crise sanitaire.

Alors seule compterait l'élection présidentielle ?

Effectivement, le poids du Rassemblement National dans cette élection était disproportionné puisqu’au final, il n'aura la responsabilité d’aucune Région, d’aucun Département et disposera d’assez peu de conseillers. Donc le bruit médiatique était disproportionné par rapport à un danger, qui est réel au plan national, mais beaucoup moins évident au plan local. Certains à droite ont voulu faire de ces élections régionales une primaire pour l'élection présidentielle alors même que les électeurs n’en étaient pas informés, sauf à penser que lorsqu'ils votent pour un Président de Région, ils choisissent pour un futur président de la République. La montée de l'abstention s’inscrit dans une tendance longue. Car, rappelez-vous, nous avons eu en 2017 un second tour de la présidentielle avec l’une des plus faibles participations de ces dernières années. Ce fut vrai aussi aux législatives qui ont suivi.

Les élections locales enchantent-elles moins le corps électoral ? Sûrement. La procédure même du vote est-elle devenue plus obsolète ? À l'évidence oui. Un tél décrochage civique appelle des réponses : sans doute faciliter encore les procurations, dont le processus reste compliqué. Le vote par correspondance au moins à l'échelle locale, devrait être introduit. Le vote électronique devrait être facilité. Mais le sujet est d’abord politique.

Un nouvel acte de décentralisation doit être posé pour que les citoyens comprennent bien que sur des politiques parfaitement identifiées, c'est à l'échelle départementale ou régionale que les choix se font concrètement. Par exemple sur les politiques sociales, si les Départements en avaient davantage la maîtrise, sûrement que le citoyen comprendrait que cette collectivité est l'entité qui assure pour les personnes âgées, pour les familles, pour les handicapés, pour l'enfance, l'essentiel de l'action des pouvoirs publics. Il en va de même pour les régions, de manière à mieux identifier leurs compétences voire à leur en confier davantage.

Or pendant la campagne il n'a pas été question des compétences ni du Département, ni de la Région. Les thèmes mis en avant dans le débat public ont été ceux de la sécurité, qui n’étaient guère en lien avec les compétences réelles de ces niveaux d’administration.


Vous avez interrogé les Français via votre compte Instagram sur les raisons de cette abstention. Vous avez partagé les retours. Il en ressort ainsi ces notions de « nous ne nous retrouvons pas dans l'offre politique », « il faisait beau et nous avions autre chose à faire » et autres arguments de ce type. Quel est votre sentiment par rapport à cela ? Qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans les réponses que vous ont apporté directement les citoyens followers

Tout cela s’ajoute, les causes personnelles aux causes plus globales et plus politiques. Il y a un vrai problème de structuration de la vie politique. Avec la multiplication des partis, donc des listes pour les élections régionales ; avec un affaiblissement des grandes formations - or ce sont elles qui ont les réseaux d’élus les plus importants; et le fait assez inédit et peut-être conjoncturel, que le parti au pouvoir soit à ce point hors de toute représentation locale. C'est la première fois dans notre histoire. J'ai dirigé le Parti socialiste pendant 10 ans. Quand il y avait des élections locales, j’organisais des campagnes nationales pour justifier le vote en faveur de nos propositions, pour sanctionner lorsque nous étions dans l’opposition le gouvernement en place ce qui expliquait qu'après 2002, 22 régions sur 24 aient basculé à gauche. A l’inverse, la droite a pu gagner des scrutins locaux avec cette même démarche lorsque nous étions au pouvoir. C’est lorsqu’il n’y a plus de débat public qu’il n’y a plus d'électeurs



Selon vous, cette situation est-elle en lien avec la loi anti cumul ? Cette dernière ne joue-t-elle pas sur le fait que les politiques, les candidats, sont vus comme hors sol ?

Je ne le pense pas. Au contraire, des personnalités d’envergure nationale sont aujourd’hui maires de grandes villes ou Présidents de Région. C'est moins vrai au niveau des Présidents de Département.

Mais il est vrai que la décentralisation met en situation un personnel politique qui n'est plus nécessairement désireux de faire une carrière nationale. La personnalisation de scrutin joue moins qu'auparavant.

De par votre parcours, vous avez été très départementaliste. Puis, avec Manuel Valls, il était presque question de leur disparition. Vous avez aussi marqué votre opposition envers le conseiller territorial. Quelle est votre position quant à la place du Département ?

J'ai toujours été en faveur de l'échelon départemental, aussi bien pour la représentation de l'État que pour l'expression de la solidarité locale. J'ai voulu que le Département soit concentré sur les politiques sociales et j’ai écarté la clause générale de compétence qui lui permettait d'intervenir sur tout, c'est-à-dire en se dispersant beaucoup.

Comme Président de la République, en choisissant les grandes Régions, j'ai sauvé le Département. En réalité, vous avez raison de rappeler qu'au sein même de mon gouvernement, plusieurs ministres et notamment le premier d'entre eux, Manuel Valls, militaient pour la suppression de cet échelon. Manuel Valls venait d'une région, l’Île-de-France, où les Départements ont il est vrai moins de réalité que ce que je pouvais vivre en Corrèze. J'ai voulu, avec de grandes Régions disposant de la taille nécessaire, que le département puisse être la structure de proximité.


Enfin, sur le conseiller territorial, j'étais contre sa mise en place parce qu'il risquait d’installer une forme d'instabilité dans les assemblées régionales. Car un scrutin par circonscription pouvait ne pas dégager de majorité. J'ai préféré garder le scrutin proportionnel avec prime majoritaire.

Sur le Département, il m'a été proposé deux systèmes, le premier tel que nous le connaissons pour les communes d'une certaine taille et les Régions, à savoir la proportionnelle avec prime majoritaire; et le second pour assurer la parité, en faisant des circonscriptions plus larges. J'ai choisi cette seconde option et je pense que cela a permis de modifier le fonctionnement et l'image des Départements, avec la présence des femmes.


Incontestablement la parité a beaucoup apporté au fonctionnement de nos institutions. Mais dans le même temps, il y a une perte relative de proximité du conseiller départemental avec le canton qui s'est élargi. De votre point de vue, si ces grandes régions ont légitimé le maintien du Département, comment analyseriez-vous le poids de la crise des gilets jaunes et de la crise sanitaire quant à leur légitimité ?

Les gilets jaunes ont révélé un manque de considération, une ignorance par beaucoup des conditions de vie, des craintes de déclassement, d'abandon même d’une large partie de la population. Ils ne s’en sont pas pris à leurs élus, ni même ne se sont tournés vers eux. Ils s'en sont pris plutôt au pouvoir central lui-même.

Je pensais qu'après la crise des gilets jaunes, et le grand débat qui a suivi, un nouvel acte de décentralisation serait posé qui se traduirait en compétences nouvelles, pour les intercommunalités, pour les départements, et pour les régions. Ce n'est pas venu. La loi 4D ne me paraît pas au niveau, si tant est même qu'elle soit votée avant la fin du mandat.


Les lois de décentralisation, et notamment la loi NOTRe, n'ont pas complètement supprimé le millefeuille territorial, loin s’en faut. Et l’on observe encore l'accumulation de dossiers qu'il faut monter et de procédures qu’il faut suivre pour la moindre association lorsqu'on est porteur de projet... Le département devrait voir concentrer ses compétences sur le social.

Oui, le millefeuille est sans doute indigeste, mais le pire serait quand même d'être privé de gâteau, si vous gardez cette image. Je veux dire par là qu'en réalité, par le millefeuille la proximité est assurée. Regardez l'échelon communal : il a été revivifié grâce à l'intercommunalité. Le Département assure une solidarité entre l'urbain et l'espace rural. Et la Région organise une forme de péréquation. Comment supprimer l'une de ces feuilles ?

La commune ? Elle reste encore un facteur fort d'identité.

L'intercommunalité ? Plus personne ne songe à revenir sur cette avancée de rationalisation permettant d'avoir la taille suffisante pour porter des projets.

Le département ? Des évolutions sont possibles. Car faut-il conserver une compétence « collège » alors qu’elle pourrait se fondre avec la compétence « lycée » de la région ; la voirie départementale pourrait être aussi rapprochée de la voirie régionale. En revanche le social, dans toutes ses dimensions, devrait être renforcé à l'échelle départementale, avec des équipes ayant la compétence nécessaire, toutes les prestations familiales pouvant être coordonnées par le Département même si ce n'est pas lui qui en assure directement le versement.


Le préfet de département n'a plus autant de pouvoir, ou plutôt ne représente plus complètement l'État, avec toutes les agences locales ou régionales. Lorsque l'on rencontre un préfet de département, il est toujours tenté de se défausser sur une structure autre que celles dépendant de sa préfecture. Quelle analyse pouvez-vous en tirer ?

« La réforme évoquée ne me paraît pas être le bon chemin à suivre »

Je considère que les Préfets représentent des rouages majeurs de l'action publique. Tout affaiblissement de leur rôle, toute ambiguïté sur leur carrière, leur nomination, leur formation, seraient un affaiblissement préjudiciable pour l’autorité de l'État. La réforme évoquée ne me paraît pas être le bon chemin à suivre, et lorsqu’il y aura ce nouvel acte de décentralisation, il faudra parallèlement prévoir une déconcentration encore plus forte au bénéfice des préfets.


Au-delà des élections et de l‘organisation administrative de l’Etat, quel est votre sentiment quant à la réforme de l'ENA ?

« Un changement de nom n'a jamais fait de mal à personne»

Un changement de nom n'a jamais fait de mal à personne... Il restera toujours un concours, un classement, et un lieu de formation. La cosmétique est rarement un rajeunissement. Si un effort doit être engagé, il doit porter sur la diversification du recrutement. Changer le nom de l'école n’attire pas mécaniquement de nouveaux candidats. S’il s’agit de répondre aux demandes des gilets jaunes, je crains qu’il n’y ait un malentendu. Ils s'en prenaient à l'Etat, pas à l'Ena.

Je ne défends aucun intérêt particulier, aucun corps, et aucun titre. J'ai fait cette école moi-même, j'en ai été heureux, de ce qu'elle m'a donné et de ce que j'ai appris. Mais je ne m'accroche pas à des symboles, et je suis pour un élargissement plus important du vivier à partir duquel l’Etat peut former des hauts fonctionnaires. L’ENA est une école que beaucoup de pays voulaient imiter. Je souhaite qu’elle ne perde pas cette réputation d’excellence.


Je reviens quelques instants sur le millefeuille administratif. Récemment je visitais une abbaye dont les travaux étaient financés grâce aux aides européennes, ce qui interroge quant à la notion de subsidiarité quand on voit l'Europe financer des travaux pour un petit jardin, aux côtés de la Région et même de l'Etat. Cela ressemble plus à une guerre des logos.


Je constate que celui qui met le moins de panneaux c'est l'Etat. Ce qui lui coûte d'une certaine façon deux fois, puisqu'il finance pour partie l’opération, sans en avoir le retour symbolique.

«La démocratie dans notre pays tient pour une large part grâce aux élus locaux»


Les Régions et les Départements sont en revanche beaucoup mieux outillés pour faire connaître leurs actions. Quant à l'Europe, c’est la grand oubliée alors que beaucoup d'équipements sont réalisés grâce aux fonds structurels. Il est vrai que c'est souvent les Régions qui sollicitent l'Europe et que les fonds apportés sont ensuite ventilés selon les projets. Je suis pour que les fonds structurels soient attribués aux Régions. Et qu'elles décident de leur attribution. Ce qui est terrible en revanche, c'est que plus il y a de panneaux, moins les citoyens les lisent, et moins ils comprennent les actions des uns et des autres...


Cette revue est destinée aux élus et aux administratifs des départements. Quel message souhaiteriez-vous leur passer ?

Il est de plus en plus difficile d'exercer cette mission. L’insatisfaction des citoyens est grandissante, et ils le disent parfois crûment. Il y a de moins en moins de reconnaissance de leur légitimité. Certes on trouve toujours des candidats pour les élections ; les vocations existent toujours. Mais l'exercice même du pouvoir local est de moins en moins gratifiant.

La démocratie dans notre pays tient pour une large part grâce aux élus locaux. C'est eux qui la font vivre et fonctionner au quotidien, et je leur rends hommage. Je suis toujours ébloui de voir que dans des petits villages il y a encore un conseil municipal, dont beaucoup de membres sont à la disposition de leurs concitoyens quasiment à toute heure du jour et de la nuit et; que dans les villes, les quartiers populaires, il y a des élus qui travaillent pour éviter les conflits et parfois les épreuves de force.

Ce n'est pas un statut de l'élu qui répondra à cette question mais il faut justifier fermement les indemnités des élus et aussi assurer leur protection juridique, éventuellement les gratifier par des points de retraite. Je ne voudrais pas qu’après l’abstention civique, nous connaissions l’abstention citoyenne.