Grand entretien avec Jean Deguerry

Updated: Mar 2

"il faut remettre l'église au coeur du village"


Jean Deguery vous êtes président du conseil départemental de l’Ain depuis 2017. Quel est votre parcours ?

A 57 ans, je suis élu local depuis 1995. J'ai gravi tous les échelons progressivement, d'abord conseiller municipal, maire-adjoint puis maire. J’ai aussi été conseiller communautaire, et vice-président, puis président de la communauté d'agglomération Haut Bugey Agglomération, autour d'Oyonnax, deuxième ville du département, au cœur de la "Plastic Valley". Conseiller général du Haut Bugey (canton de Nantua), d’abord dans l'opposition puis dans la majorité, et enfin président du département de l'Ain en 2017 à la suite de la loi anti-cumul et de la démission de mon prédécesseur Damien Abad. J'ai été réélu en 2021.


Par ailleurs, j'ai toujours baigné dans le domaine de l'industrie, et comme nous sommes le premier département industriel de France, il n'y a pas une semaine où je ne passe pas voir, visiter les entreprises et discuter avec les industriels, ce qui me permet de bien comprendre et appréhender les problèmes avant de faire des propositions d'aide et d'accompagnement.


Professionnellement j'ai été commercial dans l'habillement et plus particulièrement la chaussure, jusqu'à ma démission en 2017 pour me consacrer pleinement à mon poste de président. J’ai ainsi pu voyager en France et connaître beaucoup de départements et de territoires, ce qui m'a aidé tout au long de ma carrière. Je pense ainsi mieux comprendre l'économie locale en France et comment vivent les gens tout simplement dans des départements voisins ou plus éloignés. Et ainsi s'inspirer des réussites ou au contraire éviter certains écueils. Cela me sert encore dans mes fonctions d'élu local, que ce soit en termes d'aménagement, de mobilier public, de construction.

Cette expérience professionnelle très enrichissante, je l’ai quittée à contrecœur, mais on ne peut pas tout faire et j'aime faire les choses correctement...

Je suis arrivé sous la mandature de Rachel Mazuir, dans l’opposition de l’époque et j'ai travaillé avec Damien Abad avant de lui succéder. Quand j'ai repris le département en 2017, il restait encore 4 ans de mandature à faire.


La majorité est restée groupée, ceux qui ont souhaité se représenter l'ont fait et ont pu être réélus, et les nouveaux arrivés ont gagné leur canton.


On est resté sur le même nombre de cantons, 21 sur 23. Ancien joueur de rugby je crois beaucoup aux valeurs d'équipe, de solidarité et c'est ce que j'ai retrouvé. J'ai toujours en mémoire ce proverbe africain : « seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Je travaille en équipe, je crois en l'intelligence collective. Ce sont des valeurs qui sont très importantes à mes yeux et je fais tout pour que chacun se sente à son aise dans ce groupe et travaille en confiance. Même si, in fine, c'est le président qui prend les décisions.


Pouvez-vous nous présenter le département de l'Ain, votre vision , votre ambition ?

Le département de l'Ain est très bien situé géographiquement, entre deux grandes métropoles Lyon et Genève. Nous souffrons d’un déficit d'image alors que nous avons des atouts formidables : premier département industriel de France, une croissance démographique qui nous situe dans le top 4 et un taux de chômage parmi les plus bas de France. Nous avons plusieurs gares TGV, nous sommes à équidistance de deux aéroports internationaux, Genève Cointrin et Lyon Saint-Exupéry, nous avons 280 km d'autoroute : nous sommes un passage obligé entre la Suisse et l'Italie, nous sommes au centre de l'Europe.


Mais nous sommes aussi un département rural avec une agriculture riche : nous avons une dizaine d'AOP / AOC, avec notamment la volaille de Bresse, la seule en AOP, le fromage avec le comté, le morbier, le bleu de Gex, le beurre de Bresse, la crème d'Etrez, la pisciculture avec la carpe de la Dombe, le vin du Bugey aussi... Sans oublier la sylviculture avec nos 200000 hectares de forêt...


Nous avons deux pôles de compétitivité, sur le plastique avec Plastipolis et le bois avec Xylofutur. Nous avons organisé les premières assises départementales de la forêt, car la forêt est malade en raison du réchauffement climatique. La forêt est aussi un vrai enjeu économique, avec près de 5500 emplois dans la filière bois. Tout cela offre une diversité dans notre département.


Cependant, nous souffrons d’un vrai déficit d'image ou de notoriété. C’est pour cela que nous avons voulu lors du précédent mandat, créer de grands événements pour nous faire connaître, braquer les projecteurs sur nos acteurs économiques et touristiques...


Et quoi de plus marquant pour se faire connaître que le passage du Tour de France ? Nous avons obtenu 6 passages en 6 ans. Christian Prudhomme le patron du Tour de France s'est rendu compte que l'Ain est une terre de vélo, avec des reliefs, de la moyenne montagne, de la plaine et une histoire à raconter avec les richesses que j’ai déjà évoquées.


Nous avons aussi accueilli le congrès national des sapeurs-pompiers en 2018, une réussite avec 50000 visiteurs. Nous organisons chaque année des congrès économique, à Oyonnax comme à Bourg-en-Bresse.


L’Ain est vraiment un département où il fait bon vivre, ce qui se traduit aussi par l’arrivée de 6000 nouveaux habitants chaque année, due notamment à la pression foncière sur Genève ou Lyon. Nous devons construire ou réhabiliter un collège par an. Et on y trouve du travail. Sans oublier un cadre de vie plutôt sympathique : vite à la mer, vite à la montagne, vite dans la nature… Sans compter la gastronomie, avec des chefs étoilés dont le record de longévité dans les 3 étoiles de Georges Blanc, le seul triple étoilé depuis plus de 40 ans au monde. D'autres chefs étoilés assurent cette renommée gastronomique.


Bref nous sommes un département dynamique par son activité économique, sa démographie positive, et sa diversité géographique.


On comprend bien que l'aspect industriel et économique est fondamental à vos yeux mais avec la loi Notre cet aspect-là est sorti de vos prérogatives ?

Certes la loi Notre nous a déshabillé sur les aspects économiques, ce qui est une erreur fondamentale. Je compte bien que cela soit l'un des sujets majeurs de nos assises. Il faut que, à quelques mois de la présidentielle, le gouvernement nous entende, de même que les candidats et le Président de la République, pour revoir les lois Notre et les lois Maptam qui sont, à mon avis, allées trop loin.


Pour revenir à notre sujet, la loi Notre nous a enlevé beaucoup de compétences économiques au profit des régions. Mais nous avons obtenu de la part de la région et de son président, Laurent Wauquiez, le droit d'aide à l'immobilier d'entreprise, ce qui nous permet de conserver un lien avec nos entreprises.


Et nous travaillons régulièrement avec les EPCI qui ont des compétences aménagement des zones industrielles notamment. Nous gardons ainsi toujours un pied dans l'économie bien qu'il nous manque une partie plus concrète. Et c'est la raison pour laquelle nous avons créé des manifestations type congrès économique pour être au plus près de nos acteurs.


L’économie, c'est le nerf de la guerre. Sans économie, il n'y a pas de production de richesse, pas d'emploi, il ne reste qu'à gérer la misère. Donc nous aidons nos entreprises et nous nous occupons d'économie. On a pu le voir pendant la crise, où l'Ain a apporté plus de 33 millions d'euros d'aides directes au tourisme et à l'économie. Nous avons pu le faire, bien que nous n’en ayons pas la compétence, en passant par notre bras armé qu’est notre agence de tourisme Ain Tourisme, pour aider à la fois nos hôtels, nos bars, nos restaurants, mais également pour doubler l'aide aux entreprises. Nous sommes passés de 1,5 à 3 millions d'€ d'aides aux entreprises en 2020 pour agrandir, construire, moderniser. Les chefs d'entreprise nous connaissent, viennent avec leurs projets pour voir ce que l'on peut faire pour eux.


Ils n'ont pas de relations avec la région : c'est difficile pour eux d'identifier le conseiller régional et même d'avoir un rendez-vous à la région à Lyon puisque la région regroupe 12 départements. Donc le vrai relais c'est le conseiller départemental. Même auprès des maires. Lors de cette crise sanitaire on a beaucoup entendu parler du rôle préfet-maire, mais le cœur c'était le lien préfet - président de département.


Tous les lundis matin, avec le préfet nous regardions ce que nous pouvions faire ensemble dans la semaine, quelle décision nous allions prendre, si nous allions donner l'autorisation d'ouvrir les jardineries par exemple, d'ouvrir tel ou tel commerce, tel ou tel lieu, tel ou tel espace...


En partenariat avec les chambres consulaires bien entendu. Au quotidien, soit mon dir'cab soit mon DGS participait à la cellule de crise avec la préfecture sur l'état sanitaire. Nous avons vraiment marché main dans la main avec les services de l'État. Je remercie vraiment le préfet Cochet de ce travail conjoint. Ceux qui peuvent nous remercier, ce sont surtout les bénéficiaires qui ont touché ces sommes là, ce qui leur a permis de réouvrir puisque si certains ont pu toucher les aides de l'État, mais pour d'autres ce sont nos aides qui ont été prégnantes.

Dans quelques jours, vous allez accueillir les Assises de l'assemblée des départements de France. Qu'en attendez-vous ?

J'en attends d'abord le plus de monde possible. C'est le 90e congrès mais ce sont les premières Assises des départements de France. Nous avons voulu ce nom avec le président Sauvadet et l'ensemble des présidents de départements pour bien faire comprendre à nos politiques, à nos gouvernants, qu'il allait se passer quelque chose et que nous changeons d'ère. Et si l’Ain a été choisi pour nos premières Assises, c’est que nous somme le premier département dans l'ordre alphabétique.


Nous avons la volonté d'élargir à l'ensemble des conseillers départementaux de France et non pas comme c'était auparavant, de le réserver aux présidents et leurs collaborateurs proches. Il faut être le plus nombreux possible pour montrer que nous sommes une véritable "armée" au service des maires, des élus, et des populations. Nous attendons environ 1 millier de personnes.


Nous avons eu un délai très court pour monter ces Assises. D'habitude on le sait un an à l'avance et là pour le coup nous avons eu 3 mois pour monter cette opération, mais quand je regarde la plateforme d'inscription je pense que nous sommes sur le bon chemin. Je suis confiant sur la présence nombreuse de conseillers départementaux et la représentation de nombreux départements, sur un lieu unique, sur Ainterexpo à l'entrée de Bourg-en-Bresse.


Nous avons voulu avec le président Sauvadet que chaque département fasse une proposition. Nous sommes 102 collectivités. Il a été demandé à tous les présidents de travailler avec leurs conseillers départementaux pour fournir une proposition. Nous voulons que sur ces 102 propositions affichées, les participants puissent voter et faire ressortir les propositions qui auront recueilli le maximum de suffrages pour les présenter aux candidats à l'élection présidentielle.


Ce sera donc une réflexion commune, des propositions des départements. Pendant la crise du covid, nous avons montré que les départements étaient vraiment la collectivité de proximité, proche des gens, proche des acteurs économiques et touristiques. Fort de cette légitimité, nous avons des propositions pertinentes à faire, Car nous sommes sur le terrain au quotidien, nous entendons, nous rencontrons des gens, ils viennent nous voir, ils viennent dans nos permanences. C'est donc notre rôle que de faire passer les messages, de recentrer les propositions, et de les soumettre à notre gouvernement.


Nous avons un slogan : les départements sont une chance pour la France. Je pense qu'il faut vraiment, comme on dit, « remettre l'église au milieu du village », pour montrer que la collectivité départementale est un échelon indispensable dans le maillage territorial.


Et puis ces Assises doivent permettre de présenter la vision et la place qu'entendent tenir les départements dans une France décentralisée.


C'est notre vœu le plus cher, c'est ce que l'on nous a promis, c'est ce que l'on attend, et c'est ce que l'on ne voit toujours pas venir.


Lorsque nous avions été reçus par le Président de la République il y a 2 ans j'avais pris la parole en exprimant les éléments suivants : Monsieur le Président, laissez les départements s'exprimer et surtout avoir le droit à l'expérimentation, à la différence.


Tout ne peut être décidé depuis Paris en verticalité. Paris n'est pas la France. Ce qui est décidé depuis Paris peut être bon pour la Lozère mais pas forcément pour l'Ain et encore moins pour la Loire-Atlantique. Nous avons montré que les présidents de département n'étaient pas des farfelus, savaient tenir un budget, et qu'ils faisaient selon les attentes de leur population et selon les spécificités de leur département. On ne peut pas tout diriger de manière verticale comme c'est encore trop souvent le cas aujourd'hui.


Donc nous demandons plus de décentralisation et ce droit à l'expérimentation. Nous sommes le premier département industriel de France, nous savons comment agir, laissez-nous faire sur certaines choses, arrêtez de nous mettre des bâtons dans les roues quand nous devons aider une entreprise qui risque de perdre des marchés car on ne lui aura pas autorisé un agrandissement. Il faut absolument libérer les initiatives. Et laissez les départements s'exprimer par les actes.


Le fait que les départements se réunissent pour faire émerger 102 propositions et de les formaliser en manifeste ou livre blanc ou autre forme, à remettre au gouvernement, c'est une première dans le cadre de l'association des départements de France ?

Tout à fait, c'est une première. Cela existait d'une certaine manière par le passé lorsque par exemple tous les candidats avaient été invités lors de l'élection précédente. Mais aussi solennellement avec une telle organisation, c'est la première fois. Nous voulons que ces premières Assises soient une nouvelle ambition pour le département. Qu'on l'affiche. Tous les candidats seront invités par la suite, lorsque nous aurons retravaillé nos propositions, en février, à venir écouter ce que nous avons à leur dire et à se prononcer et à s'engager.


Car lors de la précédente élection un candidat venu nous voir et devenu Président n'a pas mis en œuvre concrètement les éléments sur lesquels il avait pu se prononcer. Donc il faut absolument que les futurs candidats nous écoutent et prennent des décisions, des actes.


On voit bien ce qui se passe dans le pays ou les besoins qui se font jour ; on observe une coupure entre le terrain, le pays réel, et le niveau national. Même nos députés font ce qu'ils peuvent mais on sent très bien qu'il y a un blocage au plus haut. C'est une recentralisation à laquelle on assiste depuis le début. Or je pense que c'est la plus mauvaise chose que l'on puisse faire pour le pays, c'est le contre-exemple pour faire tourner correctement le pays.


Nous avons l'envie, la volonté, nous avons la chance d'avoir un bon chef de file en la personne de François Sauvadet, un vrai leader, avec une belle équipe qui l'entoure, il y a un élan et une attente des présidents de département pour aller confronter ces idées avec les candidats, qui sont par ailleurs invités aux Assises. Je pense que cette élection ne se fera pas sans les départements et les conseillers départementaux. Le projet de suppression des départements au profit de grandes régions, de région XXL n'est pas la panacée. Ces grandes régions n'apportent aucune économie et ont éloigné le politique de la population avec une distance extrême, et le temps, pour se rendre à l'hôtel de Région selon où vous vous trouvez... Par ex, 5 h de Chambéry...


Nous avons la chance dans l'Ain d’appartenir à une région dynamique, la deuxième région de la de France, avec un président de région qui aide beaucoup les départements et avec qui nous pouvons travailler de concert et en bonne intelligence.

Ce magazine étant destiné aux élus de nos territoires, présidents, élus départementaux, administration, quel message souhaiteriez-vous leur faire passer ?

Je ne vais pas être très original et je vais reprendre ce qu'a dit notre président François Sauvadet. Il faut redonner du crédit à la parole publique et pour cela il faut privilégier l'action en mettant en œuvre des politiques adaptées aux réalités que vivent les Français. Notre rôle est de servir au mieux nos concitoyens. C'est l'ambition que nous portons. Elle est simple, facilement compréhensible, encore faut-il avoir les moyens de le faire.


Je pense qu'il y a de la place pour toutes les collectivités en France, chacune ayant sa place, son rôle. Il faut qu'on apprenne à travailler plus en transversalité mais surtout il faut libérer les initiatives de chacun. C'est pour cela que j'invite l'ensemble des conseillers départementaux à venir début décembre aux Assises. Je suis fier d'accueillir ces assises et de faire connaître davantage mon département à ceux qui ne le connaissent pas. Nous travaillons énormément pour que ces premières Assises soient une réussite tant dans leur contenu que dans leur environnement. Nous serons regardés, jugés et appréciés, ou pas, et notre rôle c'est d'assurer la réussite de ces Assises. En dehors des messages que nous aurons à porter, en dehors des propositions, nous voulons insuffler de la vie, des échanges avec la salle. Il y aura des tables rondes, des interventions, nous allons mettre en avant tous les départements qui auront joué le jeu donc, de gauche, de droite, peu importe pour que chacun se retrouve.


Bien souvent dans ce type de convention, chacun est anonyme dans un grand ensemble. Notre ambition c'est vraiment faire en sorte que chacun trouve sa place et que son collègue reparte en se disant : « tiens il s'est passé quelque chose ».


Je suis persuadé que la presse qui sera présente, le journal des Départements bien sûr, mais aussi la presse nationale, régionale, locale, pourra se rendre compte que nous avons changé de dimension devant l'urgence à faire bouger les choses. Sans dénigrer le passé, il y aura un avant et un après ces Assises.


C'est l'actualité qui nous oblige à bouger et un congrès 4 mois avant les présidentielles est l'occasion ou jamais. À nous de saisir cette opportunité, pour tout se dire les yeux dans les yeux, ce qui va comme ce qui ne va pas.


Et je pense que ces premières Assises feront date dans les annales, permettant une prise de conscience en ce début de mandat, et aussi près de la présidentielle. Les planètes sont alignées, tout reste à faire et c'est maintenant qu'on doit commencer.