Les départements à portée de roue avec Bosco Dumon


Ses brillantes études terminées, Bosco Dumon aurait pu rejoindre un cabinet d’audit ou le secteur des finances. Mais en avril 2020, en plein confinement, il se souvient de ces fous croisés au Pérou partis à l’assaut des Andes, au milieu d’une aventure entamée en Alaska et dont la ligne d’arrivée était fixée en Patagonie. Il repense à ces aventuriers qui avaient pédalé jusqu’à Samarcande, en Ouzbékistan.


Le tour des départements à vélo

Pour lui ce sera moins exotique, mais tout autant dépaysant : il fera le tour des 96 départements de France métropolitaine à vélo. Pour découvrir à la force de ses jambes, à un rythme propice à la contemplation, l’incroyable diversité des paysages français, du patrimoine, de la gastronomie et des modes de vie


Le voyage durera cinq mois. Plus de 10 000 kilomètres, par des chemins, des voies vertes et des départementales. Cinq mois pour découvrir, cinq mois pour récolter des témoignages de responsables politiques locaux, être à leur écoute, comprendre leurs préoccupations, leurs rapports avec l’État central, car Bosco a toujours été intéressé par les départements. Comme beaucoup d’enfants, sur la banquette arrière de la voiture familiale, il trompait l’ennui des longs trajets estivaux, cherchant le nom du département à la lecture des plaques d’immatriculation.


La diversité territoriale

Il a consacré son mémoire de fin d’études à l’hétérogénéité territoriale de la crise économique liée à la pandémie de Covid-19, en concevant des cartes montrant la forte disparité spatiale du choc économique, en fonction des vulnérabilités préexistantes et de la structure économique des zones d’emploi françaises. Son objectif : approfondir ce premier travail théorique en passant à la pratique et mener un entretien par département avec des responsables politiques locaux. Au moment du départ, une quarantaine d’entretiens sont déjà prévus. A l’arrivée, il aura récolté 122 témoignages.


Mais il veut aussi partager du temps avec les habitants pour mieux comprendre les enjeux du territoire. Ainsi, chaque jour il sera accueilli par des hommes et des femmes qu’il ne connaît pas, rencontrés pour la plupart sur des groupes Facebook de « cyclovoyageurs ».


« Les gens ne font pas de voyages, ce sont les voyages qui font les gens »


Le voyage le conduit en zigzag aux quatre coins de la France et il découvre une « France extrêmement composite avec des territoires aux logiques économiques, culturelles, historiques et géographiques très différentes ».


Les étapes à vélo, longues d’une centaine de kilomètres, offrent des spectacles saisissants, des tableaux exceptionnels par leur beauté et leur diversité : les monts des Cévennes depuis le col du Rey ; le village médiéval de Bassoues dans le Gers, après une succession interminables de collines vertes ; celui des villages de pierre restés dans leur cru sur le plateau de Millevaches ;celui d’une immense vague verte formée par le vignoble alsacien en juillet au pied des Vosges ; celui des petites routes fendant la roche ocre de la Haute-Provence ; celui de la mer scintillante, au loin, depuis le col du Bigorno en Corse ; celui du Rhône, ligne rosée traversant la vallée 1 000 mètres plus bas depuis le haut du massif du Pilat ; celui de l’immensité de la forêt landaise ; celui d’une Seine frétillante à Châtillon et prenant progressivement de l’épaisseur à quelques jours de son retour à Paris.

Témoin de si beaux tableaux, il goûte aussi les bons moments passés chez tous ceux qui ont accepté de l’héberger le soir, partageant le temps de quelques heures leurs passions, leurs traditions, leurs recettes. Des extraits de vie comme des pièces d’un puzzle qui constituent ensemble une représentation de la France : « Ce n’est pas la « France des sous-préfectures », la « France de la diagonale du vide » ou toute expression vide de sens et tout-à-fait réductrice que quelques-uns prononcent larmoyants et la main sur le cœur. C’est la France des « coins », constituée de ces régions naturelles ou historiques, rurales ou urbaines, plus ou moins étendues, qui ont traversé le temps et survécu à la rationalisation administrative qui a recouvert le territoire français des EPCI, cantons, arrondissements, etc. »


L’itinéraire du voyage à vélo

L’itinéraire du voyage à vélo
Départ de Paris en direction de l’ouest, retour à Paris. Les traits en orange représentent les trajets en train ou en bateau (liés à des problèmes mécaniques ou plus souvent d’emploi du temps)

Une ode aux départements

Et puis, pour lui, au milieu de tout cela, il y a le département, « créé pour que personne ne s’y identifie, empruntant son nom tantôt à une rivière qui coule en son sein, tantôt à une montagne, tantôt à un autre marqueur géographique et froid ».


Et pourtant, il l’affirme comme une ode aux départements, il s’agit là d’une entité qui fait le lien entre le « coin » et le pays tout entier ; Un niveau qui a survécu aux volontés de « réduire le millefeuille administratif » ou, pire encore, de « rationnaliser l’action publique locale ». Logiques selon lesquelles les gens sont des « usagers des services publics », des « administrés ».


Car il les aime ces gens rencontrés dans son périple. Des hommes et des femmes, riches de mille expériences, des discussions qui font vaciller ses certitudes et comprendre la complexité des savoirs.


Au-delà de ces conversations, il a mené des entretiens visant à mieux comprendre le lien qui unit les collectivités à l’État. Des témoignages de maires, de présidents de département, de députés, de préfets, et de bien d’autres acteurs publics locaux, issus de quasiment tous les départements français, qui font l’objet d’une synthèse publiée début décembre sous le nom La voie des territoires - Pour une (vraie) nouvelle donne territoriale au service de l’intérêt général.


Il en conclut que les départements sont uniques et jouent des rôles très différents. Dans les départements ruraux, le conseil départemental, dit-il, est le « grand frère » sur lequel comptent les communes et les EPCI pour faire avancer leurs projets et une institution bien identifiée par tous les habitants, mais malmenée par les réformes territoriales récentes. Il pense ainsi que le département « s’est affaibli, a perdu une partie de sa marge de manœuvre politique. »


Cependant, il fait preuve d’optimisme observant que l’échelon départemental a été en première ligne au cours de la crise sanitaire puis économique, a pris des initiatives louables pour se transformer parfois en centre logistique, est redevenu un acteur incontournable pour adapter les politiques sanitaires indispensables pour contenir l’épidémie. Pour lui, il est indispensable pour faire face aux grands changements, notamment la transition climatique et environnementale et la transition démocratique, et source de mille innovations intéressantes.


Le rapport qu’il a rédigé propose, entre autres, d’instaurer de nouveau une part d’autonomie fiscale au budget des conseils départementaux, de faire de la participation citoyenne une compétence à part entière du département, d’autoriser les conseils départementaux à intervenir sur le plan économique en cas de crise voire de redonner aux départements ruraux la compétence économique. Le rapport propose enfin d’établir des conseillers territoriaux, élus sur leur nom par binôme dans des cantons moins étendus que le découpage actuel, et siégeant à la fois au conseil départemental et au conseil régional. Le rapport est accessible en ligne et Bosco Dumon est ouvert à la discussion sur ces différents sujets.


Maintenant, rentré à Paris, il poursuit son aventure à Vélib’ et se prend à rêver en regardant la carte des départements fièrement accrochée à son mur…


L’itinéraire du voyage à vélo

L’itinéraire du voyage à vélo
De g. à d. et de h. en b. : Christian Favier (Val-de-Marne), Bruno Faure (Cantal), Michel Pélieu (Hautes-Pyrénées), Olivier Richefou (Mayenne), Jean-Yves Gouttebel (Puy-de-Dôme), Marc Fleuret (Indre), Yves Auvinet (Vendée), Jérôme Dumont (Meuse), Marie-Christine Cavecchi (Val-d’Oise)