Solidarité (S) : quelles priorités pour le nouveau gouvernement ?


L’ANDASS (Association Nationale des Directeurs d'Action Sociale et de Santé) est une association professionnelle. Son conseil d’administration représente plus d’un tiers des départements. L’ANDASS porte l’ambition du développement social, du travail collectif, de l’accompagnement global des personnes dans leur parcours vers l’autonomie.


L’ANDASS favorise les partenariats d'action et les coopérations. Pour l’ANDASS, les dépenses sociales ne constituent pas un simple coût mais un investissement dans le développement humain. L’ANDASS appelle à un choc de simplification afin de libérer le pouvoir d’agir des élus, des citoyens, des professionnels, des bénévoles et des organisations afin de s’orienter vers une société plus inclusive et citoyenne. Estimant que les politiques de solidarités doivent irriguer et se nourrir de l'ensemble des politiques, l’ANDASS participe, par ses analyses et ses propositions concrètes issues de la diversité des territoires, à la modernisation d'un service public de la vie quotidienne, proche et de qualité.


Pour les prochaines années, elle souhaite construire avec ses nombreux partenaires « Une action publique sobre et de qualité au service des personnes » et souhaite écologiser le plus possible les politique sociales.




« Les populations malheureuses du continent européen

ont besoin de grandeur encore plus que de pain ».

Simone Weil (L’enracinement – 1943)


Quand il vous est proposé d’établir des priorités dans le domaine social, celui de la solidarité, des solidarités, très rapidement vous avez l’impression d’être dans le grand huit d’un parc d’attraction tellement elles sont nombreuses et vous semblent toutes prioritaires.


Une aubaine pour le gouvernement ? : il y a des convergences transformatrices à entendre et soutenir.

Le Pacte pour le pouvoir de vivre signé par plus de 65 organisations demande un dialogue avec la société civile et espère des mesures concrètes et ciblées sur les plus vulnérables.

L’Uniopss qui fédère de nombreuses organisations non lucratives (750000 salariés et 1 million de bénévoles) plaide pour « un modèle social solidaire renouvelé ! » et se veut « un pont indispensable entre les associations et les pouvoirs publics ».

L’association des cartes territoriaux de l’action sociale dont le territoire de jeu est la commune propose « Dessine moi les solidarités de demain » suivie par l’association des directeurs généraux des communautés de France qui veut « changer le modèle de l’action publique locale » et parle de « la transformation sociale à l’âge de l’intensification des inégalités ».

France Urbaine nous indique que « le prochain mandat doit être celui du renforcement des coopérations et de la pleine prise de conscience d’un destin partagé » et Territoires Unis demande de « rechercher le plus possible la coordination et la co-construction des politiques publique ».

L’Andass nous suggère de « OSER un nouveau regard sur les solidarités ».

On pourrait même « Oser un Plan de transformation des solidarités humaines et territoriales ».

Nous voyons dans les déclarations des convergences et des volontés transformatrices.

L’entendre et le prendre en compte semble être la première des priorités si le nouveau gouvernement veut conduire une action publique efficace.


Donner toute leur place aux solidarités dans le Conseil national de la refondation : aller vers des États généraux des Solidarités.

Le président de la République parle des cinq objectifs qu’il a portés pendant la campagne pour l’élection présidentielle (l’indépendance, le plein-emploi, la neutralité carbone, les services publics pour l’égalité des chances et la renaissance démocratique avec la réforme institutionnelle).

Pour cela il propose la méthode.

Pour atteindre ces objectifs, il veut réunir « un Conseil national de la refondation avec les forces politiques, économiques, sociales, associatives, des élus des territoires et des citoyens tirés au sort ».

Les politiques de solidarité, les Solidarités, les politiques sociales, toutes ces politiques publiques concernent des personnes souvent vulnérables et aussi des questions sociétales à fort enjeu de transformation.

Il est temps d’allier les politiques sociales et les questions sociétales.

Elles nous engagent à une transformation de nature comparable à la transformation écologique.


C’est pour cela que les questions d’enfance, les questions de l’âge avancé, celles liées aux personnes en situation de handicap, à leur insertion ou à leur inclusion dans la Cité doivent avoir une place dans le projet du Conseil national de la refondation.

Cette place n’est pas lisible aujourd’hui.

Pour l’affirmer, il est possible d’intégrer au Conseil national de la refondation des « Etats généraux des Solidarités »

Pour cela il faut bien sûr commencer par OSER changer notre regard sur ces personnes, sur les politiques publiques qui les concernent, sur les organisations qui les portent.

Comment soutenir, accompagner cette envie de transformation, comment trouver des consensus pour mieux agir ensemble ?

Il convient de reconnaître les politiques de solidarités comme un investissement ; un investissement social et, autant que de possible, évaluer le retour sur investissement attendu puis réalisé.

Il est difficile pour les personnes, pour les professionnels, les organisations de n’être défini que comme une dépense, un coût voire la cause d’un déficit abyssal.

C’est là où le « en même temps » cher au président de la République peut être utile.

C’est aussi là toute la difficulté.

Il y a des urgences auxquelles il faut répondre et en même temps il faut préparer l’avenir pour répondre à cette envie de transformation. Il faut réparer les dégâts d’une santé altérée par une alimentation mal adaptée et en même temps avoir une politique qui permette à chacun d’avoir une alimentation de qualité accessible.

C’est là où la méthode transformatrice doit être définie et partagée, co-construite.

C’est dans cette capacité à concilier le court terme et le temps long que se mesurent les compétences des dirigeants. Or la crise financière, malgré l’embellie due aux droits de mutation (qui renforce les inégalités territoriales) a déséquilibré les processus de décision. Le financement d’actions préventives, d’actions facultatives pouvant favoriser le vivre ensemble, lutter contre l’isolement des personnes, préparer l’avenir, souffre systématiquement dans les arbitrages. Cela est compensé (très partiellement) par l’impulsion de financements nationaux thématiques au prix de la démultiplication des contrats (contractualisation autour de la protection de l’enfance, contractualisation autour de la prévention et la lutte contre la pauvreté, conférence des financeurs pour la prévention de l’autonomie, l’habitat inclusif, …), des stratégies nationales, des services publics (de la petite enfance, de l’insertion et l’emploi, territorial de l’autonomie, …) avec une demande de remontées d’informations vers le niveau national assorties d’indicateurs plus ou moins pertinents.

Il serait temps de mettre un peu d’ordre et de simplification dans ces édifices en « tuyau d’orgue ».


La question des métiers : donner du sens, donner de la reconnaissance.

Pour éviter d’être sur une proposition sectorielle ou technique, le chantier premier à mener est celui des métiers, et pas seulement sous le prisme de l’attractivité.

Dans le seul champ médico-social, 75000 emplois financés seraient vacants et de nombreux responsables se démènent pour assurer la continuité du service cet été (et cette continuité ne sera pas toujours garantie).

La question du travail, du travail social, des métiers des solidarités nécessite une volonté, des moyens, la prise en compte de la complexité comme nous l’a enseigné Edgar Morin.

C’est en utilisant « en même temps » ces 3 ingrédients que la crise des métiers pourrait être résolue.

Aujourd’hui le « social » fait face à une triple crise : de sens, de reconnaissance et de confiance.

Donner du sens c’est avoir un horizon clair pour les politiques publiques de solidarité : veut-on résolument lutter contre les inégalités ? vivre dans une société inclusive ? donner des droits aux enfants protégés ? Le sens est produit au plan national et au niveau départemental, pour que les professionnels ne s’essoufflent pas, ils doivent participer à cette production de sens et/ou être accompagnés pour s’approprier le sens donné par les décideurs. Une autre condition pour garantir un sens « commun » c’est la continuité de l’action publique (arrêter d’empiler les lois, règles, dispositifs, contrats …), évaluons sérieusement ce que nous produisons avant de changer de cap ou d’ajouter une nouvelle brique.


Donner de la reconnaissance c’est tout l’enjeu de la revalorisation de tous les métiers du soin au sens large et de l’accompagnement, non seulement financièrement (la rémunération) mais aussi la valorisation économique de la production de bien être, de la prévention, de l’engagement.

Cette rémunération symbolique manque aujourd’hui pour les « métiers de l’humain ».

Une attention particulière pour certains métiers.

Parmi tous ces métiers, une attention particulière devrait être portée aux assistants familiaux dont la structure démographique est très défavorable (les nombreux départs en retraite n’arrivent pas à être remplacés). La situation dans les départements est très différente et ces différences ne sont pas facilement compréhensibles. Ces professionnels ont un rôle déterminant si l’on souhaite proposer un accueil de qualité aux enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance. Les récents travaux ou améliorations apportées restent insuffisants.

La question se pose également pour le métier d’auxiliaire de vie. Il n’est pas possible pour l’avenir de se satisfaire de ce qui est appelé « l’avenant 43 » à la convention collective. Il apporte, certes, une réponse importante en matière de rémunération (et c’est essentiel) mais ne donne pas de perspectives sur l’avenir d’un métier capital pour soutenir les personnes avancées en âge ou en situation de handicap.


Investir dans la confiance et le courage

Tisser ou retisser de la confiance c’est notre boussole à l’Andass et c’est essentiel : la confiance dans les institutions démocratiques (qui passera par une transformation de celles-ci et des logiques plus participatives), la confiance dans les personnes accompagnées (et leurs compétences), la confiance dans nos services publics (qui sont aussi à transformer), la confiance au sein des organisations entre toutes les parties prenantes. On ne mesure pas combien l’investissement résolu dans la confiance nous fera économiser de procédures, de normes, de bureaucratie et donc d’argent public.

Pour cela il nous faut du courage.

L’investissement dans la confiance et le courage pourrait donner la direction d’ensemble.


La confiance doit être mise au travail. C’est pour cela que nous parlons d’investissement. Dans le domaine des solidarités, elle est aujourd’hui faible entre les différentes parties prenantes.

Dans un monde incertain, traversé par de nombreuses crises, un monde où les inégalités humaines comme les inégalités territoriales s’intensifient, la bonne conduite de l’action demande de disposer d’un minimum de vocabulaire, de définitions partagées.

Les termes d’égalité, d’équité, la question des normes opposables et empilées, la notion de différenciation apportée par la dernière loi dite 3DS, la libre administration des collectivités locales ou encore ce que l’on entend par une société inclusive demandent à faire l’objet de travaux pour aboutir à des définitions partagées, de transparence dans les données disponibles pour comparer les territoires. Sinon on continuera à amplifier l’empilement réglementaire et normatif, à renforcer les défiances.

Ce sont bien la lisibilité et l’accessibilité des services pour le citoyen qui continueraient à en souffrir.


Écologiser les politiques de solidarités.

Pour les politiques des solidarités, une question est émergente et peine à prendre place. C’est la participation de ces politiques publiques à la transformation écologique. Le réchauffement climatique et ses conséquences pour la planète et particulièrement les populations les plus vulnérables doit être intégré comme une priorité. Les publics vulnérables sont plus sensibles que les autres aux changements climatiques et ont moins de ressources pour changer leurs comportements. Le conseil national de la refondation doit le prendre en compte non sous forme d’injonctions mais en mobilisant des ressources, des formations, des soutiens aux dirigeants et acteurs des différentes parties prenantes. L’approche formative proposée par le Shift project constitue une piste intéressante.

Il importe comme le propose Bruno Latour « d’écologiser les politiques de solidarités ».

Favoriser la lisibilité et l’accessibilité des politiques de solidarité : pour une action sociale généraliste sobre, directe et accessible

Le système français propose une multitude de dispositifs pour essayer de répondre au mieux aux besoins des personnes. Le taux de non-recours à certaines allocations ou prestations est très élevé et le chiffre considérable de 30% est souvent avancé. L’automatisation des prestations constitue donc un enjeu qu’il convient de conduire avec détermination. Un des effets secondaires positifs attendu serait de participer à la débureaucratisation du travail. Le livre blanc que doit produire le Haut conseil du travail social devrait le prendre en compte.

Le développement continue ces dernières décennies des "dispositifs", des "instances" et des mesures d'accompagnement formalisées rencontre aujourd'hui ses limites : complexification, cloisonnement, multiplication des fonctions de coordinateurs.

Et si la modernité résidait maintenant dans un retour à la polyvalence de secteur ? Avec l'accueil social inconditionnel de proximité, l'approche globale, la référence de parcours, la logique "d'aller vers", il est maintenant possible d'envisager une nouvelle jeunesse pour l'action sociale généraliste, sobre, directe et accessible.


Pour une loi de soutien à l’Autonomie des personnes en situation de handicap ou d'âge avancé.

La création d’une 5ème branche de la sécurité sociale dite ‘branche Autonomie » a été qualifiée d’historique par certains. Les politiques en faveur des personnes âgées et des personnes en situation de handicap ont été rassemblées sous une même marque le «service public de l’autonomie». Il serait prioritaire, dès l’automne, d’installer une fabrique, avec les parties prenantes, pour co-construire une loi d’orientation, une loi pour soutenir et accompagner, une loi qui apporte du sens aux personnes, aux professionnels, aux aidants et aux organisations. Une loi pour donner du sens, une orientation, pour dire les ressources que la nation souhaite mobiliser pour la transition démographique et aller vers une société plus inclusive pour les personnes en situation de handicap.


Les enfants vivants dans des familles monoparentales doivent être prioritaires dans l’action.

Aujourd’hui, les acteurs des solidarités ont quelques difficultés à voir quel sera le champ et quelles seront les priorités d’un secrétariat d’Etat à l’enfance.

Nous pouvons en proposer une.

Comment un pays moderne et riche peut-il accepter que 50% des enfants vivants dans une famille monoparentale vivent en dessous du seuil de pauvreté ?

C’est une question de ressources mais pas seulement. Cela touche tous les stades de l’organisation de la vie. De comment avoir et proposer une alimentation de qualité dans un logement adapté en passant par l’accès à la culture et à l’éducation, la conciliation du travail, de l’éducation des enfants à sa vie personnelle et bien entendu l’accès aux loisirs, aux mobilités, aux soins et à la culture. C’est une politique très interministérielle qu’il convient de construire. Cela est renforcé pour les enfants accompagnés par l’aide sociale à l’enfance et pour les familles nombreuses. Il s’agit d’agir à court terme et au long court. Il s’agit, d’abord, de donner dans l’accès « le droit commun » une priorité à ces familles et ces enfants.


Confronté à l’épreuve du réel, il sera souvent question de la pertinence de la méthode pour mettre en œuvre ces priorités.

Une méthode plus performante pour associer la société civile, les personnes concernées, est à rechercher. Il faut investir dans l’ingénierie et allouer de la ressource pour que cette participation, cette Co-élaboration des politiques publiques devienne chaque jour un peu plus réelle.

Pour mieux prendre en compte la vie quotidienne de nos concitoyens les plus vulnérables, une méthode est possible.

L’Andass l’a appelé « L’Approche des 5 C ».

Le C de Convergences et particulièrement la convergence avec la transition écologique.

Le C des Coopérations car nous devons prendre le risque d’une coopération renforcée des différentes parties prenantes et ainsi avoir des approches plus sobres et plus écologiques du service aux personnes.

Le C de Citoyenneté devant être incarné à tous les âges de la vie et particulièrement la fin de vie.

Et bien entendu les C de Confiance et de Courage.

L’enjeu est que dans le cadre du service public de la vie quotidienne, l'État se situe dans une relation de partenaire qui soutient, stimule, reconnaisse les collectivités territoriales et leur légitimité.


Voilà de beaux chantiers en perspective.

Et pour donner sens à tout cela, il ne faut pas oublier l’utilité de la philosophie sociale telle que peut porter le sociologue et philosophe Axel Honneth, la philosophie au service du management comme la propose Philonomist et ainsi faire quelques pas de côté, la sociologie des organisations que défend François Dupuy quand il nous rappelle comment les organisations épuisent les personnes en contact avec les usagers avec des « reporting » inutiles ou encore la question du travail avec les approches de la psychodynamique du travail proposée par Christophe Dejours et la clinique de l’activité avec Yves Clos.

Ils nous rappellent l’énergie créatrice des collectifs de travail qu’il convient souvent de créer ou de recréer.

Mais tout cela est une autre histoire.